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Je possède donc je suis

 

Par définition, la collection est une réunion d'objets de même nature. Qu'elles soient de timbres ou d'objets d'art, dévorantes ou simples passe temps, les collections sont nombreuses, variées, et forment un tout hétéroclite.

Le rapport du collectionneur à l’Objet, son amour de la possession, les excès de sa ferveur qui l’isole parfois du monde ou son implication, sont autant d’éléments qui intriguent et ont interpellé psychologues, psychiatres et psychanalystes.
Ancrées selon Freud dans la nature de l’homme, les collections ont souvent une signification et une histoire. Selon le mythe de la Bible, Noé aurait été le premier collectionneur. Sa collection était cruciale, car tout ce qu’il n’allait pas prendre en double avec lui allait périr. D’après les écrits bibliques, il s’agissait du seul collectionneur à avoir amassé les séries complètes. Dans sa quête, on retrouve désir et nostalgie, sauvegarde et pertes, qui sont des caractéristiques communes à tous les collectionneurs.
Pour la psychologue Odile Jourdain, l’action de collectionner résulte de la dichotomie entre le manque et le désir. « Je manque donc je désire ». Cette dynamique est consciente ou inconsciente et le principe est donc d’avoir en sa possession des éléments qui vont combler un manque. Toujours selon la psychologue, le manque génère un vide, et l’homme ne supporte pas le vide donc il le comble.

Dans toute collection, le rapport à l’Objet est primordial. La relation entre l’objet et le collectionneur est à la base de toute collection. Pour Susan Pearce, le désir de collectionner est inné à tout être humain depuis la petite enfance. Freud expliquait ainsi que l’enfant en délaissant le sein maternel, passait à autre chose, comme il quittait sa mère pour aller à l’école. L’Objet serait un substitut affectif, ou même un besoin de reconnaissance. C’est ce qui explique la multiplication des collections durant l’adolescence. En période de construction de lui, l’enfant doit exister pour avancer. Et pour ceci, il faut avoir ce que les autres ont, voir plus. Cette notion de challenge se retrouve d’ailleurs dans de nombreuses collections (« avoir la pièce rare que son voisin n’a pas », « avoir plus de pièces que les autres », etc.). Comme le dit le docteur Jourdain, paradoxalement, le collectionneur n’existe pourtant pas en lui-même, mais à travers ses possessions : « je possède, c’est à moi ». Ici ce n’est pas « je suis », mais « j’ai » qui prédomine.
En se basant sur de nombreux écrits, Mieke Bal a réussi à dégager une liste de motivations, dans laquelle chaque collectionneur que nous sommes peut se reconnaître. Pour cet auteur, dans la collection on retrouve : le plaisir, l’esthétique, la compétitions, le risque, la fantaisie, le sens de la communauté, le prestige, la domination, la satisfaction sensuelle, le prélude sexuelle, le désir de restituer les objets, le rythme plaisant du semblable et du différent, le désir de perfection, la prolongation de soi-même, la réaffirmation du corps, l’identité sexuelle ou atteindre l’immortalité.
Derrière toutes ces motivations, Bal entrevoit une autre motivation plus profonde qui les relie toutes, le fétichisme (notion que l’on retrouve aussi chez Freud et Marx). Cette portée libidinale est pour Odile Jourdain, une « dérive . Toutes les collections ne sont heureusement pas pathologiques, tout est en effet une question de degré et de mesure. Quand la collection devient leitmotiv, il y a péril. »
Freud aussi était fétichiste. Et alors ? Le fétichisme n’est pas anormal jusqu’à un certain point. Entre le normal, le psychologique, le psychopathologique et le psychiatrique, il ne s’agit que d’une question d’intensité du symptôme de la possibilité de l’individu de vivre ou non dans son milieu avec un minimum de troubles. Être collectionneur de radio anciennes peut être normal. On y retrouve ici la dimension classique de la nostalgie et du passé. Par contre dormir avec sa collection de radio l’est beaucoup moins. La question de limites doit toujours se poser.
Collectionner est aussi courant que complexe. La collection trouve selon de nombreux psychologues, une explication dans l’enfance. Collectionneur de CD ? Peut être étiez vous privé de musique dans votre enfance. Collectionneur de femmes ? Possible que ce soit une façon de rattraper le temps perdu durant l’adolescence. Collectionneur de Pins ? C’est tout simplement céder à un effet de mode, qui relève un certain manque de confiance en soi, donc une volonté d’appartenir à un groupe et d’exister par celui-ci en arborant des signes de reconnaissances.
On a tous en nous un collectionneur qui sommeille (ou non). Quête souvent interminable, la collection est sans fin, car sinon sans saveur, et comme le disait Freud, « une collection à laquelle plus rien ne s’ajoute, est à proprement parler morte ». • Vogler Alexandre